Positionnement scientifique

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L’IEA de Paris se définit tout à la fois comme un dispositif et une démarche qui constitue en même temps un projet intellectuel et scientifique. Ainsi que tous les autres IEA, il se présente comme un dispositif d’accueil de chercheurs d’excellence tant seniors que juniors afin d’irriguer le tissu francilien et national de recherche en sciences sociales en chercheurs de qualité.

 

Il ne saurait pour autant assumer cette fonction sans participer lui-même au développement des sciences humaines et sociales par l’affirmation d’une démarche scientifique claire, ajustée à la spécificité du site francilien et à la logique de développement des sciences humaines et sociales telle qu’on peut la penser aujourd’hui. Compte tenu de la variété des institutions de recherche et de l’ampleur du champ couvert par ces dernières, l’IEA de Paris est dans l’incapacité, sinon de manière arbitraire, de retenir ou affirmer une thématique de recherche précise et unique qui serait susceptible d’être pertinente pour l’ensemble. À l’inverse, l’affichage et la défense d’une logique scientifique de soutien et de diffusion des SHS est dans sa vocation si l’IEA se définit bel et bien comme un acteur du développement scientifique.

 

Le projet braudélien fut en son temps une tentative pour fédérer les sciences humaines et sociales et il donna lieu à une activité exemplaire de création institutionnelle susceptible d’en autoriser la réalisation. Mais les temps sont révolus des ambitions totalisantes. Le marxisme qui a longtemps occupé une position privilégiée dans le champ intellectuel n’a pas réussi non plus à échapper à une profonde désaffection. De manière plus générale, l’orientation structuraliste qui avait constitué un des traits dominants des sciences sociales au cours des deux décennies 1960 et 1970, s’est trouvée elle aussi remise en cause dans sa difficulté à rendre compte du changement social.

 

La place de Paris est l’héritière d’une tradition intellectuelle d’autant plus riche qu’elle fut le résultat d’une concentration géographique qui a partie liée avec la centralisation de l’État. Elle a désormais perdu l’évidence de sa centralité tout en conservant un exceptionnel potentiel de recherche. L’époque n’est plus la même et a changé la donne, marquée tout particulièrement par une internationalisation des échanges intellectuels qui a ouvert une brèche irrémédiable dans les traditions nationales de recherche. Désormais, l’idée d’une histoire longue ne suffit plus à l’articulation des disciplines et on ne peut que constater qu’il n’existe pas de doctrine ou de conception clairement établie qui s’impose sur la question de l’explication en sciences humaines et sociales. Tous ces éléments militent pour le développement d’une culture mondiale en sciences humaines et sociales qui se nourrissent de possibilités d’échanges et de rencontres toujours plus riches.

 

Dans la période actuelle, les sciences humaines et sociales ont autant à se garder de l’essayisme impressionniste que de la pure technique d’expertise, et c’est bien la raison qui incline à une réflexion sur les types d’explication appropriés en sciences humaines et sociales. En cela, il convient de maintenir un effort permanent pour se situer par rapport aux enjeux marquants qui sont autant ceux des sciences humaines et sociales que ceux de l’histoire dans lesquelles elles se déploient. Il faut refuser de croire que les sciences humaines et sociales sont vouées à une immaturité permanente et qu’elles ne peuvent ressortir que d’une conception appauvrie de la causalité. Une telle réflexion doit pouvoir conjuguer trois dimensions :

 

  • Un rapport à l’histoire : l’activité de connaissance, quelles que soient les disciplines, n’est jamais séparable d’une demande et d’une production d’intelligibilité des traces et de la mémoire du passé. Non seulement il y a un intérêt des sciences sociales pour l’histoire, mais l’apport des sciences sociales à l’histoire est toujours une question critique. Une science ambitieuse et nourrie de culture ne saurait éviter la présence massive de l’histoire.

 

  • Un intérêt pour l’activité modélisatrice, qui n’est plus d’ailleurs depuis longtemps étrangère aux historiens tant il est clair que le récit historique n’est jamais pure narration. Pour autant, il convient de s’interroger sur la fécondité et les limites des modèles dès lors qu’on les considère comme des outils d’analyse et non comme des perspectives théoriques.

 

  • L’intégration des humanités : une des questions cruciales aujourd’hui est en effet de se demander ce que les sciences sociales peuvent tirer des humanités et comment les humanités peuvent être réintégrées dans une perspective de sciences sociales. En cela, il convient d’éviter d’opposer une culture traditionnelle qui serait celle portée par les humanités et une culture de sciences sociales.

 

La question n’est pas de courir derrière une unité factice des sciences humaines et sociales. Aucune science ne repose sur un seul paradigme, et les sciences sociales en mobilisent plusieurs. Cela entraîne à l’évidence bien des difficultés de communication entre elles, mais il est clair, à regarder la logique de leur développement, qu’aucune n’a intérêt à s’enfermer dans un « ghetto disciplinaire » et qu’il convient de conserver un pluralisme des perspectives de recherche. Pour cette raison, une des ambitions fortes de l’IEA de Paris peut être de participer utilement à la production, sinon de paradigmes transdisciplinaires, tout au moins de cadres généraux de référence qui permettent le croisement des disciplines sans pour autant leur ôter toute singularité.

 

La réflexion sur l’action et sur une théorie de l’action peut en être une des voies fécondes. La question de l’action est devenue aujourd’hui largement dominante, même si l’appellation commune masque des perspectives de recherche fort différentes les unes des autres. Si elle intéresse autant l’économiste que le sociologue, elle ne saurait à l’évidence être indifférente à l’historien et au philosophe, la philosophie analytique n’est-elle pas par certains côtés une réflexion sur l’action ? À partir du moment où on abandonne le terrain archaïque entre déterminisme et liberté pour des approches plus réalistes, on s’aperçoit que détermination et autonomie partielle des acteurs ne sont pas incompatibles. La prise en compte du poids des structures sociales qui ne mette pas pour autant entre parenthèses les acteurs sociaux représente une des dimensions fécondes de l’explication des sciences humaines et sociales. Le mérite de la question de l’action est bien de nous rappeler que, si toute action est affaire d’intentions et de capacités, elle est aussi liée à des conditions d’exercice, et que le propre de l’action est justement de rendre compte de leur articulation.

 

De plus, l’action sociale ne se résume pas dans des comportements observables de l’extérieur, elle implique aussi la mise au jour du sens que l’acteur attribue à la situation qui est la sienne et donc à ses actes. Ceci pose inéluctablement la question des capacités cognitives des acteurs sociaux. Le développement depuis les années 50 des « sciences cognitives » manifeste l’urgence sinon d’une « nouvelle alliance » entre les sciences humaines et sociales et les sciences de la nature, et plus particulièrement les sciences du vivant, tout au moins d’un effort pour en penser l’articulation. Il y a là un double intérêt dans la mesure où le paradigme cognitif peut favoriser la compréhension de la cognition dans les sciences sociales, mais où, en retour, les sciences sociales peuvent permettre de mettre en débat la vision parfois très mécaniste qui leur est propre.

 

En ce sens, on le voit, l’IEA de Paris doit être tout à la fois l’instrument et le porteur d’une réflexion « ouverte ». À savoir, une réflexion qui ne refuse jamais la confrontation ni le dialogue sans autre a priori que celui de la rigueur et de l’honnêteté intellectuelles au service de la seule exigence qui compte, celle de la connaissance. Enfin, de par sa position institutionnelle qui en fonde l’autonomie, il peut être aussi un lieu essentiel de coopération entre les multiples entités qui participent à un titre ou à un autre à la production d’une recherche de qualité en sciences humaines et sociales et par là même favorise la coordination et la mise en relation sans laquelle une politique scientifique innovante n’est aujourd’hui guère possible.

 

Tout à la fois instrument et acteur de la politique de recherche en sciences humaines et sociales, l’IEA de Paris doit aussi se construire comme un lieu d’intermédiation entre les savoirs et les chercheurs.

 

Patrice Duran

Directeur de l’IEA de Paris de 2010 à 2012

Professeur à l’École normale supérieure de Cachan